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Atlas
Le graphiste
en traducteur

Exposition
Université de Strasbourg
18 février — 15 mars 2013

Dans son essai consacré à l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg, Roland Recht suggère que l’organisation de la bibliothèque conçue par Warburg à partir de 1924 à Hambourg aurait pu lui avoir été inspirée par la structuration particulière de celle du Palais universitaire de Strasbourg, fraîchement construit au moment où il y travailla à la préparation de sa thèse entre 1889 et 1891|a|.
L’importance capitale accordée par l’historien à la mise en correspondance raisonnée de ses objets d’étude se retrouve dans l’Atlas Mnémosyne, auquel Warburg a consacré une grande partie de sa vie, et qui déploie un immense travail d’iconologie traversé par l’impératif de sa spatialisation. L’atlas semble en effet avoir deux fonctions très précises : s’orienter dans un espace|b| et convoquer la mémoire dans un but pédagogique et didactique. Le graphiste retrouve ici les problématiques qui se dégagent dans tout travail d’organisation visuelle d’une forme de connaissance. Car il n’est pas seulement question de participer à l’élaboration d’un « monde lisible »|c| – pour reprendre une des notions explorées par Abraham Moles au sujet du design – mais bien de construire une pensée au travers de sa mise en forme par l’image. Le graphisme d’information s’est ainsi développé ces dernières années sur le potentiel offert par les outils génératifs d’une part, et d’autre part sur le déploiement exponentiel des flux d’information, sur la complexification des données auxquelles nous sommes confrontés, et le besoin consécutif qu’il y a de les rendre compréhensibles et accessibles.

Par le jeu ambivalent des allers-retours entre lisibilité et visibilité, le design graphique offre une lecture de second niveau, transversale et alternative, rendue possible par l’image, dont la nature polysémique semble pouvoir exprimer ce que le texte échoue à formuler. Contemporain de l’Atlas Mnémosyne, le projet ISOTYPE (International System of TYpographic Picture Education) d’Otto Neurath, membre du cercle de Vienne, est le produit raffiné d’une volonté de traduire des connaissances par l’image dans le flux de leur élaboration. Le rôle central attribué à l’image et sa prépondérance sur le texte (qui néanmoins ne disparaît pas pour autant) est clairement explicité par Neurath : « Les mots divisent, les images unissent »|d|. Le processus à l’œuvre s’apparente alors à une opération de transformation (le « transformer » étant à ce titre le nom donné par Neurath à la personne en charge de passer des données sociologiques, économiques, historiques, etc. à leur expression visuelle et pictographique), ou, pour redonner toute sa place à la subjectivité du designer, à une forme de traduction. En passant d’un système de connaissances à un autre, le graphiste se fait ainsi traducteur, interprète, voire synesthète.

Par le truchement de la carte, du schéma, de la mise en forme visuelle, il s’agit alors de passer d’un régime de langage à un autre. Sous forme de définition, Ruedi Baur explique la cartographie et le mapping de la manière suivante : « Rendre lisible des évolutions imperceptibles et cependant essentielles. Relier des données. Montrer des relations. Représenter ce qui nous paraît démesuré. Mettre en images ce qui est volontairement camouflé, ce qui se perd dans les contrevérités, ou ce qui a été volontairement construit, ce qui est banalisé. Relier l’actualité au passé oublié. Révéler des processus, des stratégies. Faire ressentir des abstractions. Relier des données à des systèmes de perception. Cartographier, non pas uniquement l’espace mais également les situations précises, le temps, les informations, les comportements, etc. »|e|

Mettre en forme, c’est aussi orienter la lecture. Si l’architecture d’un espace modifie le comportement des individus qui s’y trouvent, que peut-on dire de l’architecture de l’information dans laquelle nous sommes immergés ? En explorant ces questions, le designer inscrit légitimement sa démarche
dans le champ de la communication visuelle, ou, pourrait-on dire dans ce cas, de la didactique visuelle. Ce design graphique à visée heuristique renoue pleinement avec la constitution historique du design comme discipline, nous rappelant (avec John Maeda, Ben Fry, Manuel Lima et de nombreux graphistes engagés dans le design génératif) que la science et la technologie ne sont jamais très loin et que les processus à l’œuvre dans le design de toute forme de connaissance ne peuvent se comprendre indépendamment des enjeux sociaux et culturels qui les traversent.

|a|Aby Warburg, L’Atlas Mnémosyne, L’Écarquillé, Paris, 2012. Roland Recht développe ici une idée
de Fritz Saxl, historien de l’art et collaborateur d’Aby Warburg.

|b|La bibliothèque de Warburg est à ce titre envisagée comme espace de pensée, Denkraum.

|c|Abraham Moles. «Dire le monde et le transcrire.» in Communication et langages. N°76, 2e trimestre 1988, pp. 68-77.

|d|Otto Neurath, International Picture Language. The First Rules of ISOYPE, Kegan Paul, Londres, 1936, p.18.

|e|Ruedi Baur, Les 101 mots du design graphique, Archibooks, 2011, p.63.

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