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Design graphique et métamorphoses du spectacle.
Quelques notes de bas de page à Dix notes de bas de page à un manifeste

Article

Publié dans Graphisme en France 2014

 


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Introduction

Il y a très exactement 50 ans, en janvier 1964, Ken Garland publia dans le Guardian un manifeste intitulé First Things First, signé par 22 designers, et dans lequel l’auteur dénonçait, à une époque qui était celle des (M)ad Men, les dérives d’une profession encore naissante au service du mode de vie occidental capitaliste et de l’économie de marché. Écrit en Angleterre, foyer des révolutions industrielles et des luttes sociales du XIXe siècle observées par Marx, lieu de naissance du design, le manifeste condamnait de manière virulente une partie de la profession épuisant « son temps et son énergie à créer une demande pour des choses qui sont au mieux superflues », et militait pour une pratique saine et éthique du design graphique qui porterait sur des questions plus fondamentales, environnementales, sociales et culturelles.

35 ans plus tard, à l’automne 1999, le texte est remanié par Rick Poynor et publié dans la revue Adbusters, signé par 33 designers, dont Zuzana Licko, Jonathan Barnbrook, Irma Boom, Armand Mevis, Ellen Lupton et bien d’autres. Ainsi réactualisé, ce First Things First 2000 Manifesto réaffirmait l’urgence d’une prise de conscience que le premier manifeste avait échoué à faire advenir. Quelques mois plus tard, Michael Bierut de l’agence Pentagram, se faisant le relais des nombreuses critiques adressées aux signataires de ce nouveau manifeste, signe dans la revue ID un texte offrant sous forme de dix notes de bas de page (au manifeste), un commentaire critique qui pointe les contradictions d’une posture idéologique trop vertueuse pour être soutenable dans une économie globalisée.

Depuis les Don Draper des années 1950 aux Armand Mevis des années 2010, la pratique du design graphique s’est profondément transformée, voire démocratisée du fait du développement des pratiques numériques et des outils qui la rendent possible. On constate cependant que les questions posées par le manifeste de 1964 ont continué à agiter – plus ou moins souterrainement suivant les périodes – le champ du design graphique pendant les cinquante années qui suivirent. Si la charge critique de 1964 reste ainsi d’actualité, c’est qu’en s’attachant à définir les enjeux éthiques et idéologiques du design graphique, elle contribue à en dessiner les contours, c’est-à-dire, à en donner une définition. Cette histoire nous invite alors à nous interroger sur la légitimité de la distinction entre « culturel » et « commercial », sur la « division du travail du sens » comme mode opératoire du design depuis le Bauhaus (si l’on s’accorde avec le Marx de Baudrillard), sur les métamorphoses des procédés publicitaires et sur l’extension du champ du design au domaine de l’existence (prophétisé par Moholy-Nagy) propre à la postmodernité.

Il s’agit, dans ce texte – dans ces quelques « notes de bas de pages » aux Dix notes de bas de page de Michael Bierut – non pas de commenter l’histoire et la genèse de ces questions, mais d’en postuler l’actualité, et de tenter d’y répondre en réaffirmant le caractère fondamentalement social de cette activité particulière – le design graphique – qui consiste, pour reprendre les mots d’Abraham Moles, à « actualiser cette adéquation symbolique entre le donné de l’environnement et le projet de vie »

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