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Surfaces et point de vue. Du Colorama aux selfies, métamorphoses du regard dans l’espace public.

Conférence

Conférence dans le cadre du colloque Que font les images dans l’espace public ?, 18-20 janvier 2017, Université de Genève

 


Introduction

Le 15 mars 1950, la société Kodak, fondée par George Eastman inaugure un espace d’affichage hors norme au balcon est du hall de la gare centrale de New York. Cet espace appelé « colorama » consiste en une surface rétro éclairée de 18 mètres de large par 5,5 mètres de haut, présentant une image panoramique démesurée d’une centaine de mètres carrés qui allait être changée toutes les trois semaines. Les 565 images qui se sont succédées jusqu’en 1990 présentent des scènes photographiées sur mesure pour le projet, déclinant, au fil des occurrences, une représentation idéalisée de la famille américaine dans des environnements saturés de biens et de marchandises ou des paysages de carte postale.

Dans leur manifeste Nuit blanche, Vinca Kruk et Daniel Van Der Velden affirment que « la multiplication des surfaces […] est la nouvelle réalité du design. » Cette surface, c’est celle que s’octroie la publicité dans l’espace public, et que l’on mesure à l’aune des encarts dans les journaux, des affiches, des écrans lumineux, etc. Chacune de ces surfaces produit une valeur directement liée à son étendue d’une part, et à son temps d’exposition d’autre part. Comme le disent les deux designers : « La ville est le lieu d’un renversement favorable au profit : la multiplication des surfaces permet la croissance exponentielle de la valeur de l’espace public. Par notre seule présence, par notre simple existence dans l’espace public, nous affirmons de fait la visibilité qui donne à l’infrastructure de surface ses droits sur la ville. Ainsi, les habitants des villes sont directement concernés dans les mécanismes de production de valeur. »

Si l’on s’accorde avec cette idée – la valeur faite image ou l’image faite valeur – le Colorama, image de 100 mètres carrés étendue sur une durée de 40 ans dans un espace fréquenté quotidiennement par un demi-million de personnes, le Colorama donc, apparaît bien comme le modèle monstrueux de l’image consumériste poussée dans l’espace public à son paroxysme. Dans leurs excès, de telles images invitent bien sûr à s’interroger sur la valeur commerciale, mais aussi symbolique dont nous les créditons.

Pour tenter de faire voir d’où les images produites par Kodak ont bien pu tirer leur force, je  commencerai par rappeler quelques éléments propres à la critique de la photographie publicitaire déployée par plusieurs auteurs depuis les années 1960. Puis je développerai les deux notions qui sont, il me semble, au principe de la circulation des images de nos jours dans l’espace public : la surface et le point de vue.

La surface monstrueuse déployée par Kodak dans l’espace public semble bien s’être désormais repliée dans la surface plus restreinte de nos smartphones, ordinateurs portables et autres tablettes, qui régissent nos différentes pratiques visuelles, réorganisant d’une manière nouvelle les notions d’image, de point de vue, de réflexivité.

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